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Interview d’Aude Pasquier, traductrice de talent !
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Traduction Aude Pasquier
Maison d'édition Magnard Jeunesse
Pour les11 ans et +

Rencontre avec Aude Pasquier, traductrice de La chanson du nez cassé d’Arne Svingen, publié chez Magnard Jeunesse.

Bonjour Aude, pourriez-vous nous présenter un peu votre parcours et les langues que vous traduisez ?


Je pense qu’on pourrait dire que je suis une amoureuse des langues… Après un bac scientifique (eh oui, j’ai appris à faire des courbes de fonction, je pourrais établir des graphiques de ventes de livres), j’ai suivi une classe préparatoire littérature et sciences sociales pour ne pas avoir à me spécialiser tout de suite. C’était une période fabuleuse qui a confirmé mon penchant pour l’éclectisme. Résultat, incapable de me décider, j’ai enchaîné sur trois cursus différents à l’université, à Paris : l’anglais, l’espagnol, plus le norvégien.

 

J’ai habité Trondheim (sur la côte ouest de la Norvège), Bruxelles et Barcelone pour approcher d’un peu plus près les cultures dont on m’avait parlé à la fac. C’est pendant ces longs séjours qu’une nouvelle dimension s’est ouverte à moi. La réalité des langues ! Pas seulement celle des livres, mais celle de gens de chair et de sang, qui la parlent, la pratiquent, la maltraitent, la chérissent… Et tout ce qui va avec, des comptines pour enfants aux publicités célèbres, en passant par la cuisine et la politique.

 

Aujourd’hui, cela fait dix ans que j’ai achevé ma formation de traduction littéraire. J’ai la chance de pratiquer plusieurs langues pour ne pas m’ennuyer et éviter de tomber dans des automatismes : l’anglais, qui est très demandé car beaucoup traduit (et même surreprésenté, selon moi) en France, ainsi que le suédois et le norvégien, qui sont plus rares et loin de se limiter au polar. Je parle aussi espagnol et italien, mais j’en traduis rarement.

 


Nous avons adoré La chanson du nez cassé (publié chez Magnard Jeunesse), que vous avez traduit du norvégien. Comment cela s’est-il passé ? Avez-vous été en contact avec l’auteur ?


Cela s’est très bien passé. Au départ, j’avais fait une fiche de lecture (= un petit rapport qui aide l’éditeur à décider s’il va acheter les droits de publication du livre en France ou non) très positive. Alors, quand l’éditrice m’a appelé pour me proposer de le traduire, j’étais ravie ! Cette fois-ci, je n’ai pas été en contact avec l’auteur. Il n’y avait pas de problème de compréhension particulier comme cela arrive parfois. Si je lui avais écrit, ç’aurait juste été une lettre de fan. Je devrais le rencontrer bientôt en chair et en os, car il est invité au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil.

 


Qu’avez-vous pensé de ce roman à la première lecture en V.O ?


J’ai tout de suite été conquise. J’ai trouvé le ton très juste. On sent que l’auteur éprouve une grande tendresse pour ses personnages, mais c’est fait de manière très délicate, jamais claironnée.

Et puis le personnage principal, Bart, est très attachant. Malgré les épreuves qu’il traverse, il est courageux et combatif, sans jamais pour autant se montrer prétentieux. Il a de l’humour, mais ne balance pas non plus des répliques qui tuent à chaque page ; il aime chanter, mais n’en tire aucune fierté, au contraire, il est incapable (au départ, rassurez-vous) de chanter en public…

 

Bref, ses qualités sont bien dosées. Et puis surtout, l’auteur, Arne Svingen, n’a pas essayé à tout prix d’écrire en « langage de djeun’s ». Il utilise un style assez sobre qui correspond très bien à Bart. Il n’y a presque pas d’argot. J’ai essayé de respecter ça dans la traduction, de conserver cette simplicité. Ne pas mettre « pompes » à la place de « chaussures » quand ça n’était pas dans le texte, par exemple, ou « foutre les jetons » quand le texte norvégien disait simplement « faire peur ».


Vous voulez nous en dire plus sur ce roman ou cet auteur ? On espère en tout cas découvrir ses autres textes jeunesse en France !


Arne Svingen est un auteur déjà bien établi dans son pays. Il a écrit plus de quarante livres en norvégien et il a reçu plusieurs prix, tant des prix officiels décernés par des publics adultes professionnels que des prix où les votants sont les lecteurs. Il touche à tous les genres (roman, thrillers, albums jeunesse…) et écrit pour différentes catégories d’âges. Si vous avez envie d’en lire d’autres (mais attention, dans un tout autre genre : ça se passe en Afrique et ce n’est pas tout rose), le seul livre disponible en français pour l’instant est Ivoire noir, paru aux éditions du Rouergue, traduit par mon collègue Jean-Baptiste Coursaud. J’espère que La chanson du nez cassé sera un succès et que les éditions Magnard suivront cet auteur ! J’ai chez moi quelques autres livres d’Arne Svingen que j’ai beaucoup aimés et que je me ferais un plaisir de traduire pour vous. À bon entendeur…


Quelle était votre première traduction littéraire ? Quel souvenir en gardez-vous ?

 

Je vais vous répondre en prenant la question à ma manière, c’est-à-dire vous parler de la première traduction littéraire dont je me sois sentie fière.

 

Il s’agit d’un auteur venu du Nord lui aussi : une femme, Torborg Nedreaas, une grande dame des lettres norvégiennes malheureusement trop peu connue et traduite en France. J’ai toujours aimé ses livres. Un jour, j’ai rencontré un éditeur, Frédéric Cambourakis, qui cherchait quelqu’un connaissant le norvégien pour traduire les nouvelles et les romans de Nedreaas. Ça a été magique. Il s’agit d’un recueil de nouvelles qui s’intitule Derrière l’armoire, la hache. Bon, les ventes ont été minuscules, mais en le traduisant, je me suis sentie transportée. Quand on travaille sur un auteur qu’on admire, ça donne des forces incroyables, on a envie de s’attaquer à dix autres livres d’un coup.

 


Que pensez-vous du métier de traducteur aujourd’hui ? Du milieu ?


Traducteur est le plus beau métier du monde, bien sûr ! J’adore l’idée que je contribue à faire découvrir des livres, des styles, des auteurs, des idées, des univers, à des lecteurs qui auront la curiosité d’ouvrir des livres venus d’ailleurs. Ces dernières années, que ce soit en romans américains, en albums jeunesse suédois, en bandes dessinées norvégiennes, j’ai eu la chance de ne travailler que sur des livres que j’aimais beaucoup.

Ce qui donne envie de se lever le matin – et je ne suis pas persuadée que ce soit le cas de tout le monde. Par contre, pour être traducteur, il faut avoir : soit un mécène riche et idéaliste qui vous nourrit, soit des journées de 48 heures – voire 72 – qui permettraient de traduire suffisamment de pages pour espérer atteindre à la fin du mois l’équivalent du smic mensuel. Ou alors, il ne faudrait même pas vivre d’amour et d’eau fraîche, mais pour l’amour de l’art, en se nourrissant de l’odeur des pages des livres, de la douceur des courbes des E et des Y, et en habitant dans une cabane en dictionnaires !

 

Pour être traducteur, il faut être en excellente santé (nos indemnités maladie sont dérisoires) et combatif (nous n’avons aucune assurance chômage). À l’heure actuelle, je devrais m’estimer heureuse : j’ai établi des liens durables avec plusieurs éditeurs et j’ai la chance d’enchaîner les traductions qu’on me confie (et même de devoir en refuser par manque de temps).

Malgré ça, je n’ai pas les moyens de vivre à Paris. Quand on y réfléchit, c’est bien le signe que quelque chose cloche dans le système. Parfois, je me fais l’impression d’une autruche qui essaye d’ignorer les dégradations de son habitat. Mais comment vous prédire l’avenir de notre profession si j’ai la tête dans le sable ?


Quant au milieu, il est très agréable. Il existe une grande solidarité entre collègues. Il arrive très souvent qu’on s’appelle, qu’on se pose des questions par mail. On s’échange des conseils de lecture, de voyage, on se raconte nos déboires et nos petites jubilations d’artisans des mots.

Il faut être bien conscient néanmoins que ça prend des années et des années avant de s’établir un minimum dans cette profession. Même au bout de dix ans, on n’est jamais sûr de rien. C’est l’aventure !

 


Comment se passe le contact avec les éditeurs et les auteurs ? Échangez-vous beaucoup avec eux ?


Une fois de plus, il n’y a pas de règle. Cela dépend des habitudes de chacun, des personnalités. Ce qui est certain, c’est que les éditeurs sont débordés. Mais infatigables. Il faut juste leur donner du temps. Je pourrais être tentée de dire que les meilleures relations que j’ai sont celles avec de petits éditeurs, dont je connais un peu le catalogue, dont je suis les parutions, et que j’aime faire connaître. Mais ce n’est pas systématique.

La relation qu’on établit avec eux résulte d’un savant équilibre entre nos affinités en matière de goûts littéraires, nos personnalités, et des questions pratiques (délais, rémunération, respect du texte, suivi éditorial…).

 

Quant aux auteurs scandinaves – de manière générale toujours – ils adorent qu’on leur écrive. De mon côté, quand j’aborde un livre d’un nouvel auteur, je lui envoie souvent un petit mot pour le saluer et me présenter.

Ils sont d’ordinaire ravis d’être publiés en France, et très ouverts si on a des questions sur le texte, un mot de dialecte, une incohérence, un passage mystérieux… Il m’est arrivé d’établir un rapport assez proche avec certains. Notamment quand leur univers me touche particulièrement. Quand on ne s’est jamais vus, tout passe par le ton des mails, l’humour – ou le sérieux – qu’on devine entre les lignes… le style, finalement. Mais ce n’est pas toujours possible : il arrive que l’auteur ne soit plus de ce monde.

 

D’ailleurs, cela me rappelle que tous les auteurs américains que j’ai traduits sont morts. Je me demande si les Suédois et les Norvégiens que je transpose en français ne devraient pas commencer à se méfier de moi.

 


Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent se lancer dans l’apprentissage d’une langue scandinave ?


Foncez ! Ce sont des langues très intéressantes, avec une musicalité incroyable, très différentes des langues romanes. En plus, la grammaire est relativement facile à apprendre. Bon, le problème, ce sont peut-être les dialectes. On n’est plus du tout habitués aux variations locales, en France. Mais une fois que vous maîtrisez le norvégien, vous pouvez aussi communiquer avec un Suédois ou une Danoise. Et inversement ou presque. Et puis, tout le monde parle anglais, espagnol ou italien… Quel ennui !

 

Si vous aimez l’humour noir, je vous conseille plutôt le finnois et/ ou l’islandais (qui sont à part du norvégien, du danois et du suédois). Avec le scandinave, vous saurez enfin prononcer correctement le nom des meubles IKEA pour crâner dans les dîners ! Vous comprendrez enfin les paroles déprimantes des groupes de métal norvégien ! Vous aurez accès à toute la scène BD suédoise indépendante ! Vous lirez le théâtre d’Ibsen, de Lars Norén et de Jon Fosse dans le texte ! Vous regarderez sans sous-titres le cinéma danois, celui qui fait mal là où il tape mais qui nous ouvre les yeux (Festen, Submarino, Jagten…) ! Les délires de Kaurismaki aussi ! (Enfin, il faut avouer qu’avec lui, il n’y a qu’une réplique par heure, le choix du finnois n’est peut-être pas stratégique.) Vous découvrirez la face cachée et joyeuse de Bergman, qui n’a pas fait que des films déprimants !

 

Bon, sérieusement : il existe des centres culturels et des instituts qui proposent des cours de langue. À l’université, on peut suivre un cursus à Paris IV (au centre Malesherbes, équipé d’une super bibliothèque), Caen et Strasbourg. Mais il y a aussi des modules optionnels dans d’autres universités. Une fois que vous avez les bases, essayez d’écouter la radio sur internet (NRK si vous avez choisi le norvégien, par exemple), de mettre une petite annonce pour trouver un « native  » intéressé par un tandem linguistique, mettez-vous les films de Lars von Trier ou Thomas Vinterberg en VO – sans les sous-titres ! Ça oblige à comprendre et dresser ses antennes linguistiques. Quand on met les sous-titres, on lit tout le temps. Mieux vaut avoir compris la moitié du film tout seul qu’avoir tout lu comme un paresseux accroché à sa branche de sûreté. Enfin, si on veut progresser, bien sûr ! (dit-elle en activant la piste de sous-titres sur son ordinateur).

 

Bon courage ! Ou, comme on dit en norvégien : lykke til !

Merci à Aude pour ces réponses détaillées ! On vous laisse avec une petite bibliographie de ses traductions jeunesse :

 

Automne de Jan Henrik Nielsen chez Albin Michel

Pourquoi les chiens ont la truffe humide de Kenneth Steven chez Cambourakis

Molly et Sue de Klara Persson chez Cambourakis

Histoire imaginaire sans queue ni tête de Yulia Horst chez Actes Sud Junior

 

 


 


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