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Interview les éditions de la Gouttière
A la Une
Directeur éditorial Pascal Mériaux
Pour lesDu côté des parents

Zoom sur l’association On a Marché sur la Bulle et son département éditorial les éditions de la Gouttière. Pascal Mériaux, directeur éditorial – l’une de ses nombreuses casquettes – répond aux questions de Mes Premières Lectures.

Mes Premières Lectures : Pourquoi ne pas commencer par votre parcours, comment en êtes-vous arrivés là ?


Pascal Mériaux : Après une carrière artistique en tant que musicien professionnel pendant 10 ans, j’ai eu l’impression d’avoir un peu fait le tour et de n’avoir plus rien à dire. La bande dessinée étant une passion de longue date et une source de frustration puisqu’il ne se passait rien sur Amiens, avec quelques amis, nous avons monté une association puis un petit festival. Dès la première édition, nous nous sommes pris au jeu, les partenaires institutionnels aussi. Il fallait être convaincants et je présume qu’on l’a été puisque des auteurs non négligeables ont participé au festival – Enki Bilal pour la troisième année par exemple.

Mes Premières Lectures : Comment avez-vous fait pour l’attirer, le convaincre de venir ?


Pascal Mériaux : Avec Bilal comme avec d’autres, nous sommes allés le voir en leur disant qu’on aimait leur travail et qu’on voulait faire les choses peut-être un peu différemment des autres festivals. Le « un peu différemment » étant le fait de vouloir créer un festival orienté auteur, en pensant à la place de l’auteur, au rôle de l’auteur. Le faire sortir de chez lui pour signer gracieusement des œuvres est un acte à ne pas prendre à la légère. C’est pourquoi dès la deuxième année nous avons mis en place une charte de la dédicace pour éviter les débordements et que par ailleurs nous assurons un travail presse important pour assurer une meilleure visibilité. Notre projet étant audible du côté des auteurs, nous évoluons avec leur confiance. Jean Roba, le papa de Boule et Bill a fait l’affiche du festival pour sa quatrième édition. Cela faisait sept ans qu’il n’avait pas fait d’affiche et quatre ans qu’il ne s’était pas déplacé pour un festival. On a été convaincants, je pense.

 

Mes Premières Lectures : Des détails sur cette charte de la dédicace ?


Pascal Mériaux : Elle précise que la dédicace n’est pas un dû, que selon ses contingences personnelles ou organisationnelles l’auteur pourra être amené à faire une signature voire à ne pas être présent en rencontre avec le public, qu’il n’y a pas d’horaires cadrés non plus. Chez nous, on dit que les dédicaces commencent à 15 heures ; or, les auteurs sont bien souvent là le matin. Ils viennent parce qu’ils en ont envie, parce qu’ils se sentent bien. De la même façon, on a mis en place un tirage au sort pour les auteurs les plus « attractifs » ; l’exemple typique est celui de Juanjo Guarnido, un habitué, un ami de la structure, de son état d’esprit. Quelqu’un qui ne connaît pas Blacksad le matin et le découvre avec l’exposition ou encore le livre a une chance d’avoir sa dédicace l’après-midi. C’est un luxe incroyable et le grand public en ressort favorisé. Cela conduit à une ambiance bon enfant, familiale, très conviviale.

Mes Premières Lectures : Combien êtes-vous à travailler pour ce festival ?


Pascal Mériaux : Nous sommes 9 à travailler à plein temps ; seule structure de ce type en France. À titre de comparaison, Quai des Bulles de Saint-Malo, qui est une manifestation bien plus ample que la nôtre, n’a que trois permanents. Mais nos collègues travaillent toute l’année, dont les cinq personnes du service éducatif, au contact des élèves des classes élémentaires, des collèges, des lycées et même des étudiants. Ils travaillent également sur la fabrication et la circulation d’expositions ; et c’est dans le cadre de ces expositions que nous avons développé des outils particuliers notamment pour la jeunesse. Le tout jeune public porte moins d’intérêt aux originaux, ou à la multiplication des dessins sur panneaux. En cherchant davantage d’interactivité, nous avons donc mis en place par exemple des tables lumineuses, des jeux ; et puis en développant ces outils nous avons acquis une véritable spécificité.

Mes Premières Lectures : Les choses ont-elles évolué depuis vos débuts ?


Pascal Mériaux :
Nous avons créé la structure éditoriale en 2008. On a commencé à voir arriver les projets et en 2009 paraît Petite Souris, grosse bêtise d’Alain Kokor et Loïc Dauvillier.

 

 

Ce n’est pas n’importe qui puisque Kokor, le dessinateur, est pour moi une référence en bande dessinée adulte depuis longtemps avec notamment son travail sur Balade balade. Mais là, c’était son premier livre jeunesse.Et Loïc Dauvillier avait déjà fait ses preuves avec des œuvres majeures comme La Petite Famille.


La même année, pour une collection où nous publions de façon plus épisodique, nous avons travaillé sur un collectif avec des auteurs en région. On trouve un thème, une forme de documentation et on propose à tous les auteurs de la région de nous donner une histoire pour un collectif qui leur donne l’occasion de faire des expérimentations graphiques et narratives. En l’occurrence, pour Cicatrices de guerre(s), le thème était la Grande Guerre. On les a emmenés au musée de Péronne (Historial de la Grande Guerre), sur les champs de bataille, on leur a donné accès à 65 000 photos inédites s’ils le désiraient, et après on a écouté leurs propositions. Aujourd’hui ce livre a une vie incroyable. Par exemple, il est commenté en long, en large et en travers sur le site de la Mission du Centenaire 14-18 avec interview d’auteurs, dossiers, etc. Il a une très jolie histoire, même si les collectifs ne sont pas le cœur de notre activité, qui reste clairement la jeunesse.


Dès Petite souris, grosse bêtise, on s’est dit qu’on allait décliner systématiquement autour de nos livres une forme ou une autre de médiation. Petite Souris, grosse bêtise a bénéficié d’un gros travail d’exposition interactive, duplicable donc vendable en particulier à des bibliothèques départementales. Elles vont à leur tour les faire tourner gratuitement dans leur réseau, d’où effet démultiplicateur autour du développement de la bande dessinée et l’univers graphique du livre. Cela donne une vie dans la continuité. À cela on ajoute les fiches pédagogiques faites avec des enseignants qui l’adaptent aux problématiques des programmes de l’Éducation Nationale.

Mes Premières Lectures : Concernant Anuki, ça ne devait pas être un one-shot ? La série ne semblait pas être une de vos habitudes.


Pascal Mériaux : Nous n’avions pas de dogme sur le sujet, même si on se disait que le concept de série peut être un enfer. Mais quand on a fait le premier, on a tellement adoré faire cet ovni que c’est tout naturellement qu’on a voulu en faire un autre. Quand on revient sur la relation éditoriale, puisqu’il y a eu beaucoup d’accompagnement éditorial sur le premier, beaucoup d’écoute des deux côtés pour améliorer le livre, la question d’une série s’est un peu imposée d’elle-même.

 



Mes Premières Lectures : Parlons vulgairement, parlons chiffres, Anuki est-il votre plus grand succès commercial et à combien d’exemplaires faites-vous imprimer vos œuvres en moyenne ?


Pascal Mériaux : Sur les trois éditions confondues du tome 1, nous sommes à 14 000 exemplaires donc oui c’est notre plus grand succès commercial. Sachant que nous nous situons en moyenne, et à peu près, autour des 3000 / 4000 exemplaires après quelques années d’exploitation.

Mes Premières Lectures : Comment vous positionnez-vous vis-à-vis du numérique ?


Pascal Mériaux : On y réfléchit, ça dure environ 1 minute 30, 2 minutes 25 (Rires.) Sous plusieurs formats possibles, mais quand on a vu les dépenses colossales des uns et des autres pour investir cette forme et qu’on constate les résultats des ventes… Le modèle économique ne semble pas encore prêt d’exister de ce côté-là. Pour la promotion oui, pour les avant-premières oui, pour créer des sites dédiés oui, pour faire des prolongations d’univers c’est formidable, mais pour lire des bandes dessinées sur écran, pas encore.

Mes Premières Lectures : Pour revenir un peu aux origines, qu’est-ce qui vous a poussé à viser la jeunesse ?


Pascal Mériaux : Tout s’est fait de manière empirique dans l’évolution de l’association et par jeu d’interactions avec tout le monde. Ça a aussi été une logique d’offre et de demande. L’offre d’un festival dans lequel il y avait des auteurs réputés qui ont fait croire au monde extérieur que l’on avait une compétence scientifique sur le sujet. On a essayé de le croire nous-mêmes quand on nous l’a demandé. On a tout simplement essayé de rendre ça par la suite. Quand on l’a rendu, les gens ont trouvé ça bien et ont proposé d’aller plus loin et ainsi de suite et ainsi de suite. 1998 est pour nous un moment crucial, car il n’y a pas seulement Bilal, on expose également le travail de Jean-Claude Mézières sur le film Le Cinquième Élément, et il y avait plein de jeunes aussi. Cela nous a permis d’acquérir une certaine crédibilité qui nous a amenés vers des projets de développements culturels. Ce n’est qu’après qu’on s’est aperçus du potentiel de la dimension jeunesse. Batem a fait la première affiche du festival, preuve déjà de notre sensibilité franco-belge. Mais ce qui a vraiment été important, décisif et a fait la différence c’est notre positionnement jeunesse.

 


Prenons par exemple Passe-passe  ; là où on est contents et très fiers de ce bouquin, c’est qu’il est muet, mais qu’il n’est pas une déclinaison des séries que sont Anuki ou Myrmidon qui sont d’abord destinées aux jeunes lecteurs. J’avais même envie de le faire en grand format parce que c’est une bande dessinée qui est également destinée aux adultes. L’absence de bulles et de pavés de texte n’enlève rien au thème de la disparition et aux procédés scénaristiques. Le sens derrière chaque image est extrêmement travaillé par Delphine Cuveele. Il y a un sens fort derrière chaque ellipse. Pour Anuki c’est la même chose, Frédéric Maupomé au scénario peut passer jusqu’à trois mois sur l’écriture d’un quarante pages de bande dessinée non verbale.


Notre collection est cohérente, car Myrmidon peut se lire à partir de 3 ans, Hugo et Cagoule à partir de 4 ans, Anuki à partir de 5 ans, mais elle n’a pas été réfléchie. Ce sont des livres qui nous ont été proposés. Nous aurions pu recevoir des bouquins plus adolescents et nous aurions fait ça, mais finalement c’est juste la qualité du livre qui prime. Quand Loïc Dauvillier et Thierry Martin nous ont proposé l’incroyable Myrmidon, on était particulièrement heureux, car tout à coup, nous avions affaire à une proposition radicale.

 

 

On pense de suite à Little Nemo sauf qu’il y aura des costumes puis des enchaînements cinétiques. Il y a tellement peu de distances temporelles et spatiales entre les cases que ça se lit presque comme une sorte de story-board de cinéma sauf que c’est autre chose. On va travailler sur l’imaginaire puisque dès que le costume est enfilé, on bascule dans un autre monde. La trouvaille de Thierry Martin au dessin est de ne pas colorer le monde imaginaire, donnant ainsi une évidence pour le jeune lecteur : « Bien sûr, tout ça, c’est pour rire ».


Finalement, on creuse notre sillon, on ne se pose pas trop de questions, on fonce.

Mes Premières Lectures : Dans votre collection, un titre remporte-t-il votre préférence ?


Pascal Mériaux : Houla, je ne peux pas faire un truc comme ça… Il y en a qui sortent du lot pour des raisons différentes à chaque fois. Si on parle par exemple de l’auteur dont je n’aurais jamais rêvé éditer un livre, je cite Riff pour La Carotte aux étoiles, c’est juste énorme.

 

 

Il vient d’annoncer qu’il prépare un deuxième bouquin pour nous. Anuki, qui était destiné à aller chez un gros éditeur et dont l’auteur s’est décidé sur une conversation téléphonique quand on a parlé de la démarche de la maison d’édition, c’est incroyable. On est maintenant sur un projet de série, avec une application pour tablette en préparation, une exposition interactive, un théâtre d’ombres et des dizaines de milliers d’exemplaires vendus sur l’ensemble de la série. Ça valide simplement l’intuition, notamment de produire peu de titres par an. L’inconvénient est qu’avec 5500 nouveautés il existe un système de gomme à mémoire de libraire : le carton de nouveautés. Si on produit si peu, c’est pour confectionner comme une sorte d’essence et que le livre ait une vie longue chez le libraire. Les libraires l’entendent, mais le trop-plein de nouveautés l’emporte. Anuki est devenu un mot-clef qui aide à nous identifier et nous faire reconnaître par le libraire. Il faut réactiver le lien à chaque fois à cause de ce fameux carton et la place faible du marché jeunesse dans la librairie. On produit peu, mais on existe.

Mes Premières Lectures : Vous produisez des kamishibaï, pouvez-vous nous en dire plus ?


Pascal Mériaux : Les kamishibaï sont des sortes de contes soutenus par des images, qui proposent à chaque fois quelque chose de différent du contenu des bandes dessinées, fournissent un autre angle. On expérimente, on en a créé un l’année dernière. Ce n’est pas une adaptation directe du livre Mon copain secret, mais une sorte de prequel, la rencontre des deux personnages.

 

 

 

 

On va creuser à fond dans ce type de démarche comme pour les raconte -tapis (Hugo et Cagoule par exemple). Ça nous permet aussi de donner des outils aux professionnels médiateurs qui sont de vrais « multiplicateurs » de nos titres.

Mes Premières Lectures : Concernant votre logo, un petit secret de fabrication ?


Pascal Mériaux :
Ça s’est fait très vite, Alfred était très occupé, comme toujours, et après avoir pris connaissance de notre nom, il m’a envoyé quelques propositions. Parmi celles-ci, tout de suite ce chat a surgi. C’était vraiment déconcertant. On lui a dit que la première était bien, il l’a affinée et retravaillée pour proposer celui qu’on connaît aujourd’hui. L’idée étant, à l’origine, de décliner ce logo pour les différentes collections à mesure que l’on va vers quelque chose de plus pédagogique ou non. Finalement, c’est une possibilité que l’on n’a pas poussée au bout, mais qui reviendra peut-être sur le tapis.

 



Mes Premières Lectures : Notre collègue avait déjà posé la question, mais avez-vous des précisions au sujet du nom de votre maison d’édition ?


Pascal Mériaux : Ça vient à l’origine de la référence à Dominique Petitfaux dans la longue préface de L’Art invisible où il explique longuement au lecteur remplacer gutter par sa vraie traduction, à savoir caniveau… Mais bon, Les Éditions du caniveau, c’est moyen et l’image de la gouttière est plus parlante, même si c’est un faux-ami. En même temps, étant formateur, je n’arrête pas de dire que le grand mystère de la bande dessinée se situe dans le blanc entre les images. Il me paraissait logique, le jour où la maison éditoriale voyait le jour, de réfléchir à quelque chose là-dessus. J’aurais adoré « Les Éditions du blanc entre les images », mais c’est super long et pour le logo, on aurait certainement dû jouer avec un acronyme, donc ça ne s’est pas passé comme ça.

Mes Premières Lectures : Comment voyez-vous votre avenir ?


Pascal Mériaux : Je crois qu’on va continuer à peu près sur le même rythme. S’il y a un changement sur le nombre de titres, il ne s’appliquera que si en plus des one-shot, on a des séries qui s’installent. Tant que ces séries vont bien, elles vont continuer, car on les adore. On va donc rester sur ces bases. On veut une construction solide et ne faire que les livres qui s’imposent. On va continuer à investir pour chacun des livres avec un outil de médiation spécifique, original, ne pas faire dans le redondant ni le copier-coller. Continuer cette dynamique, apporter énormément de soin, poursuivre les nombreux allers et retours avec les auteurs.

 

L’auteur est au cœur de notre démarche.


Merci à Pascal Mériaux et aux Éditions de la gouttière pour le temps accordé, leur générosité et leur passion. Un conseil clair, net et précis : suivez de près les bijoux littéraires savamment confectionnés par les Éditions de la gouttière.

 

Les titres évoqués dans cet entretien feront bientôt l’objet de chroniques sur Mes Premières Lectures pour faire de ce mois de septembre, une rentrée sous le signe du félin amiénois.

 


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Interview les éditions de la Gouttière : Mes Premières Lectures